25 avril 2006
Coïncidence, timidité et solitude
Sur le blog de Dolce Vita (voir à droite, dans Clopinages) il est question d'Emmanuelle Pagano. Et ce nom sitôt lu, voilà que mes gentilles divagations passées (car je divague beaucoup) me remontent au coeur.
Je vous livre l'anecdote.
D'abord, il faut savoir que j'habite en plein pays de Bray, tout près de la commune de Forges-les-Eaux.
Forges les Eaux a une réputation imméritée. Elle éveille chez les touristes et les Parisiens des idées de fraîcheur, de campagne, comme une balnéarité, qu'en réalité elle ne possède pas, si elle l'a jamais eue. Cette fausse image provient de son royal passé : Versailles, en effet, poussait jusque là pour "prendre les eaux" ferrugineuses, en se dépaysant à la campagne.
Aujourd'hui, foin de Trianon et de fraîcheur rurale ! Forges est surtout la destination des joueurs du Casino, propriété du groupe Partouche. Deux société se côtoient donc sans se mélanger dans les rues de la commune : d'abord les représentants de l'ancienne société agricole qui, là comme partout, ne survit plus qu'à l'état de "trace", comme un vestige d'un monde englouti (deux exemples : deux hommes suffisent, de nos jours, pour gérer un domaine de plus de 250 hectares ; et des fermes sont louées à des céréaliers de la Beauce, qui viennent là, rasent les haies, plantent du blé ou du maïs, reviennent faire les récoltes et s'en vont, sans plus participer à la vie locale qu'un criquet pélerin venant se poser pour une nuit).
Se superpose à ce monde en perdition le public du casino. Il comprend quelques célébrités parisiennes, certes, mais surtout du "populo", qui ne vient ici que pour les machines à sous.
Le fait est là : c'est le Casino qui assure la prospérité du bourg, un des plus riches de la région, qui a induit l'implantation d'un "club Med" -fréquenté par des pipoles genre Lalanne - et d'un hippodrome, à Mauquenchy. Le Casino donne du travail et inonde les écoles et les associations scolaires de dotations somptueuses. Songez que c'est le minibus du casino, avec ses logos parfaitement identifiables sur chaque portière, qui transporte les enfants de l'école publique à la piscine. L'école maternelle est si riche qu'elle a acheté un tricycle par élève, son problème résiduel étant d'avoir la place où stocker et gérer tous ses engins !
Nous les parents d'élèves, par plaisanterie et dépit aussi de voir la propérité venir du "vice", enfin de l'argent, du plaisir et de la distraction, alors que dans le même temps, l'ancien monde agricole vend sa vie et ses plans d'occupation des sols, en se faisant miter par les maisons préfabriquées, nous disons que Partouche se sert ainsi de l'école républicaine pour blanchir son argent !
Partouche fait aussi d'autres choses, en direction de sa clientèle la plus huppée sans doute, pour blanchir son argent et son âme, s'il en a une. Ainsi, deux ou trois années de suite, un "salon des livres d'automne" a permis à des auteurs et des éditeurs parisiens de venir s'ébattre au relais du Bois des Fontaines, parmi des tentes blanches. Et on aurait dit de beaux oiseaux exotiques, des échassiers fragiles, venus s'ébattre là, sur le vert anglais des pelouses.
Percluse de timidité, je n'ai évidemment pas osé adresser la parole à qui que ce soit. La visiteuse rustique que j'étais en a juste conclu que ce monde-là, duquel elle aurait tellement aimé être "reconnue", comme un pair parmi les siens, lui était décidément fermé, opaque, tant il lui était étrange, et étranger.
Le salon a regagné Paris, mais quelques traces ont perduré de cette collaboration entre le monde du Jeu et celui du Je, je veux dire de la littérature. Une "résidence" littéraire a ainsi été proposé à des écrivains, dont... Emmanuelle Pagano.
Le journal local (10 fautes d'orthographe par page) est venu l'interroger. J'ai lu l'article. Au début, je me suis dit "voilà bien les brayons ! Cette jeune femme est invité à faire oeuvre créatrice dans le silence, le confort, la solitude...et nos journalistes du coin, avec leurs gros sabots, viennent envahir son ermitage !". Mais l'écrivaine avait visiblement répondu de fort bonne grâce au journal local, et elle apparaissait, au fil de la description de ses journées, "languissante", comme si elle s'ennuyait un peu à parcourir, mélancolique et seule, le Bois de l'Epinay.
Le Bois de l'Epinay ! C'est le seul bois communal de Forges, et il est exsangue, car trop sollicité. Du "salon du cheval" au "salon de l'attelage des chiens huskies", il est piétiné toute l'année, trop fréquenté, ce qui l'empêche de respirer. Il est en outre grignoté de toutes parts, par la pression immobilière qui souhaite toujours arracher des bouts de forêts pour mettre à la place de grosses villas cossues, par la pression routière (le détournement de Forges en a bouffé un gros morceau). Néanmoins, c'est la seule promenade publique des environs...
Mon premier mouvement a donc été un élan sincère vers cette écrivaine inconnue. Je connaissais si bien les lieux, souvent parcourus en carriole à âne. Rien de plus facile, pour moi, que de la croiser "par hasard", au détour d'une promenade. Je me mettais à divaguer : j'aurais pu lui parler du "vrai" pays de Bray, enfin, de celui qu'elle ne risquait pas de rencontrer dans les draps du groupe Partouche. Nous aurions pris le thé ensemble, elle serait venue à Beaubec...Nous aurions parlé littérature !
Et j'aurais ainsi, avec des sabots encore plus gros que ceux des journalistes de "La dépêche du Pays de Bray", piétiné les sensibles arpions de Mademoiselle Pagano.
j'ai quand même, longuement, caressé l'idée. Voyez-vous, même si, comme Supervielle, j'ai la chance d'avoir une "demeure entourée", ma solitude est d'un goût particulier. Personne, dans mon entourage, ne partage vraiment mes préoccupations et mes goûts. OH ! J'ai certes des amis cultivés, ouverts, curieux, et deux ou trois belles et bonnes camarades qui aiment la littérature, qui "tournent autour", voire plus. Mais je n'ai jamais vraiment rencontré personne sur ce terrain-là. Ce n'est pas dans ce champ-là que j'ai rencontré mes amis, ce n'est pas vraiment ce tissu-là qui enveloppe mes amitiés. Alors, rencontrer une "vraie" écrivaine, quelqu'un qui a sauté le pas, qui a osé placer sa vie sous cette haute ambition, n'était-ce pas une aubaine pour l' isolée Clopine ?
Heureusement pour Emmanuelle Pagano, ma timidité, ma maladresse, et aussi mes scrupules (ne pas la déranger, ne pas passer pour quelqu'un d'intéressé) m'empêchaient de lui adresser la moindre parole. Elle ne risquait donc rien... et ma solitude non plus, sortie gagnante de mes imaginations.
Mais imaginez ma tête, de la retrouver citée sur le blog de Dolce Vita !
Clopine, qui, évidemment, référence tout de suite le blog d'E. Pagano dans "clopinages", et fonce acheter son bouquin sur le site web de la Fnac.



