19 avril 2006
Ma soeur âne, en triturant ce p... de b... de m... de blog
En essayant de modifier ma bannière, ma photo d'identité, et en n'y arrivant pas, je m'aperçois de l'absence de "Ma soeur âne", dans les petites histoires d'animaux. Je l'avais mise en ligne sur mon premier blog, (merci pour les commentaires de l'époque, au fait !) et aussi à Télérama. Mais elle a disparu, et pourtant elle a sa place ici, je trouve.
Allez, j'y vais, ça va me consoler de merdoyer autant avec l'apparence, le paramètrage, les contenus et les outils de canalblog. (Pourtant, quand je prévisualise, tout est bon. Mais quand je valide, pof ! on retourne à la situation de départ. Vous y comprenez quelque chose, vous ?)
ma soeur âne
J’ai toujours aimé vider les étables. Ca sent la bête, la paille, et aussi la merde, certes. Et puis c’est du travail, qui tire sur les bras. Mais l’odeur, l’odeur est infiniment rassurante. La merde, la paille, la bête : le chaud. Tout ce qu’il faut pour faire passer l’hiver, même le plus rigoureux, à un enfant nu. Qui était donc la lointaine aïeule, qui m'a transmis, de mère à fille, cette certitude ?
Ce mois de décembre-là, nous avions vidé l’étable de Dagobert, notre âne, Grand Noir du Berry, et de Nanette, la douce ânesse du Cotentin qui porte ses petits. Cela fait partie du Pacte immémorial qui lie les humains et leurs bêtes de somme : nos soins, contre leur force, leur patience, leur endurance aussi.
Dagobert possède tout cela, au plus haut point. J’aime cet âne, véritablement. D’abord parce qu’il est splendide :1m 35 au garrot, un poil d’hiver, noir, luisant, épais, le dessous du ventre blanc et doux, les yeux comme fardés d’un trait de khôl, un magnifique maintien et une robustesse qui lui permet de tracter aussi lourd qu’un cheval. Ensuite parce que cet âne a une absolue confiance en nous, au point d’accepter de travailler la nuit, dans la neige ou sous des trombes d’eau, de franchir gués et ruisseaux d’un sabot assuré, de monter dans n’importe quel van sans broncher, du moment que ma main est posée sur son licol, et que Jean-Yves, le maître, dirige la manœuvre…
Et pourtant cette nuit-là. La voix d’Hervé monte de la cuisine «- Vite, vite. Venez vite Dagobert. Ca ne va pas. » , Jean-Yves répond tout de suite : « - Où ça ? – à l’étable. Faut y aller ». Le réveil abrupt, la lumière vive, les vêtements vite enfilés.
Hervé, notre voisin-ami-copropriétaire, dort au-dessus des étables. C’est plutôt un calme, voire un taiseux. Son mètre quatre-vingt douze, sa carrure style Douillet (né comme lui à quelques bornes de Beaubec) le préservent d’habitude de tout énervement. Mais là, sa voix tendue s’affole
Moi aussi je descends. Je saute pieds nus dans les bottes de caoutchouc, et nous courons tous trois, lourdement, sous la pluie noire de décembre. Attention à ne pas glisser sur la borne branlante du coin de la haie. La la paille. La
Il est en train de la tuer.
Jean-Yves et Hervé essaient d’entrer, mais Dagobert se redresse, encore et toujours, contre Nanette, cabré, les sabots en avant, les dents découvertes.
J’ai porté mes mains à mes tempes, et là je crie. Non. Je hurle.
J'ai fait sursauter l’âne, qui s’est déplacé. Jean-Yves a pu passer de côté, l’attraper au licol. Hervé s’avance. A eux deux, ils arrivent à grand peine à maîtriser l’âne, lui passent la longe, et montent l’enfermer dans le champ du haut.
J’ai pris la grosse tête de mon ânesse dans mes mains. J’ai essayé de recenser les morsures, les blessures, sur tout le corps. J’ai tâté son ventre, bougé ses pattes. Je me suis assise tout près, elle a reposé sa tête dans mon giron, doucement.
Nanette, ma Nanette, ma sœur âne.
Les hommes arrivent, nous commençons à soigner les plaies les plus apparentes. Nanette ne bouge pas. J’attrape du foin, je le lui présente. Là, dans mes mains, elle commence à manger. Cela veut dire qu’elle ne mourra pas. Nous regardons tous trois, attentivement, les blessures : elles sont toutes superficielles. Nous la soignons du mieux que nous pouvons, l’essuyons. Elle a mangé, bu, tenté de se redresser. Nous avons soigneusement refermé la porte sur elle.
La nuit était toujours noire d’angoisse.
J’ai proposé aux deux hommes du café, que j’ai servi dans la grande cuisine aux carreaux rouges, pendant que la pluie battait les vitres. Les hommes se sont assis à la longue table, les épaules rentrées, ils ont attrapé leurs tasses brûlantes, les ont serrées dans leurs mains.
Personne ne parlait, à cause de la honte.
Chez nous, à Beaubec, les animaux sont proches, à portée de voix, à portée de main, dans les prés, juste derrière les haies. Depuis combien de temps le grand mâle poursuivait-il Nanette à travers champs ? Un jour, deux jours, trois jours ? Combien de ruades avait-elle données, combien de courses pour échapper à la trop lourde étreinte ? Epuisée, elle s’était traînée jusqu’à l’étable. Depuis quand ?
C’était notre faute. Nous, les humains, sommes responsables des bêtes. C’est le Pacte qui en décide ainsi . Mais si nous sommes les maîtres, si nous substituons notre ordre , parce que cela nous sied, à la brutalité primitive, nous sommes donc les garants de l’ancestrale paix des champs. Et là, nous n’avions rien vu. Rien fait. Nous avions failli.
La sauvagerie mâle, je la connaissais. Quiconque la poule. Jusqu la guerre. Et
J’avais eu tort.
C’est Jean-yves qui a rompu le premier le silence -« C’est parce qu’elle est tombée qu’il l’a attaquée! »
Hervé et moi l’avons regardé sans comprendre. Il a repris, les yeux toujours baissés vers sa tasse, en détachant soigneusement, rageusement, chacun de ses mots :
-« C’est parce que Nanette était trop faible qu’elle est tombée. Et il n’a pas supporté de la voir à terre. C’est pour cela qu’il est devenu fou. Il voulait qu’elle se relève. Si elle avait été plus forte, elle ne serait pas tombée. Elle aurait tenu le coup. Je vais la soigner, la fortifier. Je
Parfois, les êtres les plus proches de vous, ceux que l’on croit connaître, que l’on a choisis, vous échappent ainsi complètement. La seule idée de « remettre ensemble » Dagobert et Nanette m’était inconcevable. Sans tomber dans l’anthropomorphisme bêlant, il me semblait crédible d’accorder à la bête la mémoire, au moins celle des coups. Comment Nanette pourrait-elle ne pas souffrir de la proximité du grand mâle ? Pourquoi l’exposer à nouveau à celui qui avait voulu la tuer ? Dans quel but ?
Et puis j’ai compris. C’était la manière de Jean-Yves, sa manière à lui, d’exorciser la honte. D
J’ai pris ma respiration, appelé mes pauvres mots à la rescousse, plaidé ma cause, notre cause, longuement. Sous mes arguments, les épaules des hommes s’abaissaient un peu plus. Mais Jean-Yves, relevant la tête, et me regardant de ses yeux si clairs, qui m’ont toujours percé l’âme, m’a demandé: « Et si je te jure que Nanette ne souffrira pas ? N’as-tu donc plus confiance en moi ? »
La nuit n’en finissait plus de peser sur cette maison.
Je savais que les deux hommes étaient tournés vers moi. Qu’ils avaient besoin de moi. Je sentais l’attente anxieuse de Jean-Yves, qui ne me lâchait plus du regard. J’étais lourde de ce regard, confrontée à lui, comme devant une sorte d’archaïque tribunal. .. Jean-Yves ne ferait rien sans mon accord. Mais comme je me sentais lasse. Il me semblait être une vieille paysanne, courbée sous son fardeau.
J’ai dit à Hervé « et toi ? Qu’en penses-tu ? » et nous avons écouté sa lente réponse : « le vétérinaire vient dans le coin mardi. Il faudra le lui demander. S’il pense que c’est faisable, pourquoi pas ? »
Cela ne m’aidait pas. Le vétérinaire, je le connaissais bien, je savais qu’il approuverait le projet de Jean-Yves. Après tout, n’étions-nous pas en pays de Bray, là où chaque fermier possède des vaches, et en tire son sacro-saint « revenu » ? La mentalité paysanne n’accepte aucune sensiblerie, et si on caresse les petits agneaux orphelins, c’est pour qu’ils tirent plus goulûment sur la tétine de caoutchouc, attachée au seau qui remplace la mère. Ce
Jean-Yves, doucement, détaillait son projet. On n’allait pas remettre les ânes ensemble ainsi, bien sûr. Il y faudrait du temps. Il connaissait aussi un bourrelier qui vendait des muselières pour les chevaux. Et on entraverait les pattes de Dagobert, si nécessaire…
Il était toujours assis à la table, mais s’était redressé. Derrière lui, l’aube commençait à traverser les carreaux de la cuisine. Il
J’ai dit d’accord. On demanderait au vétérinaire, qui bien entendu allait approuver. On fortifierait Nanette, on surveillerait le grand âne, et au printemps un nouveau petit naîtrait.
Hervé a alors demandé : « Et Dagobert, jusqu’à mardi ? Qu’est ce qu’on en fait ? »
Comme j’étais lasse ! Je suis allée fermer la lumière électrique (le jour entrait de plus en plus) et j’ai dit, mais ce n’était pas drôle : « Dagobert ? Allez, ouste ! En tôle, à Vilnius ! »
Au printemps de l’année suivante, le petit est né. Il était beau, ressemblait à son père. Nanette, comme l’excellente mère qu’elle est, ne le quittait pas. Mais elle ne s’opposait pas à ce que nous approchions de lui, et même, du museau, le poussait vers nous, comme pour nous le présenter…
Ce printemps-là, peut-être plus que tous les autres, Beaubec était magnifique sous ses pommiers pomponnés, en robes de mariée blanches et roses…
Mais pourtant, pourtant, c’était comme si j’avais perdu quelque chose.
Je n’ai compris que le jour où je suis allée vider l’étable : l’odeur, l’odeur familière et rassurante, me faisait dorénavant horreur. La quiétude et la sécurité étaient parties, emportées par cette nuit d’hiver, glaciale et furieuse...
Est-ce cela, vieillir ? Perdre, l’un après l’autre, tous ses refuges ?
Commentaires
bjr. Ha ! Bien aimé cette irruption de brutalité animale dans vos chroniques. Du coup j'ai remonté un peu et découvert le voyage en cariole avec Dagobert (juste parcouru, faute de temps). Eh ben le billet d'aujourd'hui fait un beau contrepoint... bon w.e.
Clopine, vieillir, c'est n'avoir plus besoin de refuges.
sapiencemalivole ! Si j'ose dire...
"Vieillir c'est n'avoir plus besoin de refuges " ! Si, vieillir, c'est retomber en enfance, alors, c'est avoir immensément besoin de refuges !Je plaisante ! Pour nuancer j'ai envie de dire : la sagesse, liée au bel âge, c'est en effet, ne plus avoir besoin de refuges ! Enfin.....moins.
loin
Ta petite ânesse, clo, elle est déjà loin. Tu ne l'as pas vue mais elle a bousculé la barrière et elle est partie avec son petit, son petit à elle. Si c'est ça un père, elle s'en passera comme elle a toujours su le faire. Les ânes, elle a jamais eu trop confiance. Le vieil âne auprès duquel elle a grandi l'avait dégoûté de cette race. Et puis un jour pour l'ânon, qui posait des questions, elle s'est mise en chemin, s'est usée les sabots en trottinant, a abordé une île désertée, est partie jusqu'en Provence...Puis le coeur a manqué,et elle est rentrée à l'étable. Et un jour clo, son histoire, leur histoire, elle l'a vue, étalée dans un pré. Oh ! stupeur. Elle a bravé les mille vaches qui la yeutaient comme une intruse et elle s'est approchée de l'histoire et mal lui en a pris car lorsqu'elle a cru l'avoir retrouvé, l'âne, lui ou son Iago, l'a blessée, l'a virée.;; Alors, clopine, ta petite ânesse, elle est partie, loin, très loin, comme hier et elle n'a plus dit un mot, comme hier même quand elle a vu et reconnu sa copine, le fermière qui avait toujours était si douce. Elle s'est cachée dans son silence là où personne ne pourrait pu lui faire de mal à elle et à son petit et je crois que les saisons n'y changeront rien, je crois qu'elle n'aura plus jamais confiance en AUCUN âne ...
Bisous.
Polder, merci, mais vous m 'effrayez un peu...
Vous remontez si loin que ça ? Bigre !
Et si nous disions que les refuges permettent de repartir ?
peut-être Gina et Sapience seraient-elle d'accord là-dessus ? Encore que je ne sois pas d'accord avec Sapience sur ce coup-là. Je sens les choses ainsi, moi : ce n'est que morte que je n'aurai plus besoin de refuge. Et la beauté, sous toutes ces formes, est extrêmement protectrice, je trouve...
Clo
Bjr : "remonter si loin que ça" ? Ben j'sais pas trop, je crois que j'étais simplement dans la catégorie "histoire d'animaux", j'ai dû clic-clic-cliqué un peu vite pour flashbaquer un peu, et hop à un moment donné y'avait des photos marrantes d'un voyage en carriole alors ç'a accroché mon regard parigot avide de verdure et de champêtre ! bonne journée
Oups, d'ailleurs je m'aperçois maintenant que le billet "ma soeur âne" est d'avril 06, alors que j'étais tombé dessus direct l'aut' jour. Bon, j'y comprends que dalle. P'tet que j'avais cliqué sur un com' tout récent en premier, et que ça m'a emmené dans le lointain passé, et de là en carriole tirée par un baudet... Bah, c'est pas pour rien que ça s'appelle "naviguer", tout ça, ça porte bien son nom... On "navigue", on "dérive", ça fait voyager, que demande le peuple !! 'bye -



