07 mars 2006
Septembre : les récoltes

Il est curieux de constater les différences de comportement des uns et des autres, une fois entrés dans le jardin. Certains, avançant la main vers une rose, ne font que l’effleurer, et demeurent debout, immobiles parmi les plantes, attendant qu’on les délivre ! D’autres, comme instinctivement, se mettent à cueillir. Et en septembre, les cueillettes et les récoltes battent leur plein. Aucun visiteur ne repart sans sa courgette, son panier de noisettes ou son bouquet de bettes, et quiconque a des prédispositions se voit immédiatement embauché ! Mais bien souvent nous restons seuls, mon compagnon et moi, dans les rangs de légumes, si proches que nos mains se croisent. Parfois je regarde à la dérobée ces mains laborieuses et je constate que j’ai changé d’opinion. Au début de ma vie d’adulte, pas d’ambiguïté. J’avais décrété que les mains qui me plaisaient étaient longues, maigres, avec des doigts aux bouts spatulés, des mains d’artistes ou d’intellectuels. Le summum, c’était évidemment celles de Glenn Gould. Dès que je rencontrais un homme, aussitôt je « vérifiais » : étaient-ce bien ces mains-là ? J’avais tant rêvé, petite fille puis adolescente, d’une main d’homme se posant sur ma taille... Depuis ma rencontre avec mon compagnon, j’ai regardé des milliers de fois ses mains. Elles n’ont pas de longs doigts, elles ne sont pas blanches. La paume en est large, la peau qui la recouvre est épaisse, calleuse même. Les ongles, carrés, coupés courts, portent souvent des blessures, des entailles ou des marques noirâtres de coups de marteau. Parfois, elles sont couvertes de teinture, à cause du brou de noix, parfois elles sont violacées par le froid intense qui règne dans le champ du haut. Ces mains-là font tout. Elles plantent des arbres et fabriquent des meubles, des charpentes, des maisons. Réparent les toitures. Jardinent, bêchent, récoltent.. Extraient le miel des ruches et aident à la délivrance des brebis. Dressent les ânes, tuent avec un grand respect les animaux dont nous nous nourrissons. Elles savent construire les feux. Elles sont également précises et habiles à manier des instruments d’optique ou de photographie, des caméras, des ordinateurs, elles feuillettent des livres et des revues, elles sont le prolongement d’un regard clair qui interroge le monde. En quatorze ans, je ne les ai jamais vues brandies comme des armes. Pourtant, je sais qu’elles peuvent être aussi rudes que fortes ! Mais aussi délicates, quand elles caressent le clavier de l’accordéon ou que, s’incurvant autour de mes seins, elles deviennent les plus douces que j’aie jamais rencontrées. Oui, j’ai changé d’opinion sur les mains des hommes.

