Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

07 mars 2006

Avril : la pomme de terre

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Que planter d’autre, dans le pays de Bray, que l’humble et nécessaire patate ? Ici, ce n’est pas l’homme qui décide, mais la pluie : le jardin ne peut se faire qu’entre deux averses d’avril. Le motoculteur entre alors en action, faisant voler les mottes grasses et lourdes. Il faut ensuite tirer le cordeau, attraper la bêche, s’y mettre à deux : le premier soulève la terre, le deuxième, prestement, glisse le plant , une pomme de terre germée de l’année d’avant. Ce travail difficile porte ses fruits, qui relèvent du miracle, tant le rendement a de quoi faire rêver un boursicoteur : 10,11, 12 pour un ! Mais il aura fallu surveiller la croissance des feuilles, d’un vert vigoureux, attendre l’apparition des fleurs, d’un bleu mauve pâle relevé d’une pointe orange, ressemblant un peu à une coquille Saint Jacques crue...Et surtout, prévenir et traiter à grand renfort de bouillie bordelaise le terrible mildiou. C’est lui qui serait responsable de la dernière Grande Famine d’occident, en 1846, sur le sol irlandais. Mais il faut tout de suite préciser qu’il a été puissamment aidé par l’occupant anglais. Ce dernier raflait tout : bovins, ovins, caprins, jusqu’aux poissons des rivières, tout lui était dû. Il ne daignait laisser derrière lui que la pomme de terre ! Evidemment, quand le mildiou s’y mit.... Je me souviens d’un soir d’été dans le comté de Galway, près d’un des mille lacs du Connemara. Je me récriais sur la beauté du site, l’ombre des hautes collines sur le lac, la paix du soir, quand une plaque m’indiqua qu’en 1848, plus de 350 personnes, hommes, femmes, enfants, venant des trois villages environnants, vinrent ici même mourir de faim. Ce lac, qui reflétait la couleur rose du ciel avait vu leurs visages défaits, sous l’oeil placide d’un quelconque Lord Boycott de l’endroit... Les survivants affamés firent comme nombre de leurs ancêtres : ils s’enfuirent, traversèrent l’océan, s’établirent en Amérique. Est-ce une lointaine vengeance si leurs descendants, devenus en ce début de vingt-et-unième siècle les Maîtres du Monde, nous inondent de frites surgelées, calibrées, aseptisées, et de coca-cola ? Je n’en veux pourtant pas à la belle pomme de terre, lourde dans ma main, que je m’apprête à éplucher. Préparée de mille manières, dévorée par les enfants, elle est devenue plus encore que le pain une des bases de notre alimentation, Pourtant, sa récolte est dorénavant remplie d’un peu de nostalgie, pour quiconque a vu le film d’Agnès Varda sur « Les Glaneurs ». Ces tombereaux de patates « non conformes » car trop grosses, ou pas assez, déversés sans tambour ni trompette dans les champs. donnent une impression d’irréalité, d’étrangeté. Comme dans le film « Little big man », quand les indiens découvrent une plaine entière parsemée de corps de bison tués, non dépecés, laissés là à pourrir... Il n’empêche que ce soir, j’apporterai sur la table le hachis parmentier triomphant, jaune, à la croûte striée à la pointe de fourchette. Et que ce sera comme une fête....

pissenlit

Posté par ClopineT à 21:34 - Chroniques potagères et brayonnes - Commentaires [0] - Permalien [#]

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