07 mars 2006
Le mois de février
Mois du froid, des frissons, de la fumure. Une sorte de faux mois, n’ayant son compte ni en jours, ni en soleil. Une qualité, négative : il dure peu ! C’est lors d’un mois de février que, pour les beaux yeux (bleus) d’un Brayon, j’ai entamé ma carrière de potagère. J’en garde un souvenir qui pourrait être réfrigérant s’il n’était cuisant. Ce qui m’amène tout naturellement à conclure que nul cas n’est désespéré, puisque je triomphe aujourd’hui dans les difficiles matières du désherbage, de la plantation des patates et de la récolte des choux ! Et pourtant je me revois, ahurie dans le froid février, avec à la main un poireau contestataire, qui avait nettement marqué son opposition à une tentative d’arrachage à la main. Il avait même, ce poireau, résisté si opiniâtrement que j’en étais restée le cul par terre, incrustée dans une plate-bande boueuse ! On me fit vite comprendre que je devais mettre à la poubelle mes méthodes personnelles de récolte. Il n’est de bon jardinage qu’avec des outils adéquats, me serina-t-on ! A moi la bêche, la houe, le plantoir... Des cours furent organisés dans la grange, par les après midis froides et grises. J’ânonnais consciencieusement les noms des outils accrochés au mur, coulant des regards torves à la binette qui me paraissait sournoise... Puis je filais, en rentrant les épaules, vers la cuisine si délicieusement chaude, la tasse de thé fumante, la trompette de Chet Baker s’échappant du radio-cassettes pour se répandre comme une odeur suave, le fauteuil à bascule, le livre sous la lampe... Et le père GAMBU arrivait... Le père GAMBU est insensible au charme du Earl Grey, mais apprécie volontiers, il vous le fait savoir, l’âpre cidre fermier, et par-dessus tout « la goutte », mesurée non en référence à son nom mais plutôt à l’aune d’une tasse à café pleine à ras bord...Le père GAMBU est taupier. Comprenez qu’il dispose des pièges (plus « humains » que les pétards vendus dans le commerce, m’expliqua-t-on) aux endroits stratégiques des autoroutes souterraines obstinément défrichées par les taupes... Il parle de ses victimes avec bonhomie, sans cruauté apparente, mais accroche cependant en repartant les petits corps bruns, aux minuscules mains roses, à un clou près de la porte à hauteur de visage, en guise de facture justificative (il prend un euro la bête !). Je n’ose avouer ma réticence, de peur d’être taxée de sensiblerie.. Je m’interroge aussi sur les mécanismes mentaux qui lui permettent de déduire quelle taupe invisible et souterraine est un mâle, qualifié par lui de « petit rusé », telle autre est femelle « elle m’a fait une sortie sous le cerisier, la salope ! ». Son parler est comme la terre du jardin en hiver : épais, lourd, grasseyant, même si parfois une drôlerie involontaire l’éclaire (ainsi, à propos d’une photo où il apparaît dans le journal local, son Goncourt à lui, il tient à préciser qu’il n’est pas « le fautif des photos »...). Avouons-le tout de suite : j’ai parfois du mal à remplir mes devoirs d’hôtesse avec lui, et coupe souvent court aux cérémonies compliquées de la courtoisie brayonne... Je ne l’aime guère, il le sent, mais, comme la goutte est bonne, ne s’en formalise pas, et revient régulièrement. Comme les taupes, d’ailleurs, qui réapparaissent chaque année, obstinées, aveugles et dévastatrices...


