Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

09 mai 2008

Arrêt sur image

Il en est de Proust comme il en est de Picasso. Ceux qui disent qu'ils "n'y comprennent rien" sont tout prêts à se moquer "eh, ton Picasso, là, il met le nez au milieu du menton - il n'a pas les yeux en face des trous- un enfant de 5 ans en fait autant", mais ils se retiennent à cause d'une certaine timidité. ( la cote des tableaux de Picasso n'est pas étrangère à cette sorte de respect). On se moquerait bien un peu de Proust, aussi, mais on n'ose pas : tout ce prestige autour de lui...

Pourtant, certains osent, parmi mes potes, et sont parfois virulents. Sans aller jusqu'à me dire " ton Proust, c'est un con", je sens bien qu'ils s'irritent de mon admiration... Cherchent-ils à me convaincre qu'il faut que j'arrête d'aimer la Recherche, d'aimer, comme tant d'autres, à m'y perdre pour mieux m'y retrouver ? Ou bien cherchent-ils à justifier la sourde colère qui vous prend devant quelque chose que vous ne comprenez pas ?

En classe de première, mon professeur d'espagnol avait, en castillan dans le texte, commenté le célèbre tableau de Picasso : Guernica. C'est peu de dire que ce cours m'avait marquée. J'en étais sortie comme abreuvée après une traversée du désert : j'avais bu ces paroles. Et, contrairement à tous mes parents, tout mon milieu, je commençais d' admirer Picasso. Oh, je ne "sentais" pas encore les choses, je n'"aimais" pas encore Picasso, il s'en fallait de beaucoup. Mais enfin mon intelligence avait été déniaisée, et les écailles avaient commencé à me tomber des yeux : je le "voyais" enfin... Au baccalauréat, je choisis d'emmener une reproduction du tableau, roulée sous mon bras. J'espérais secrètement attirer l'attention, qu'on m'interroge dessus. J'étais, comme on dit, "sûre de mon coup"... Hélas ! Je suis tombée sur une affreuse vieille prof, au chignon strictement noué sur la nuque, qui me demanda bien ce que j'avais apporté, mais qui décida, dès qu'elle le sut, qu'il n'était rien de plus urgent que l'emploi du subjonctif en espagnol, et l'application idoine de la concordance des temps, avec arrêt prolongé autour des particularités des verbes irréguliers. Mes réponses me valurent un scolaire 13, et on arrêta là : j'en avais gros sur la patate.

Je partis en vacances avec ma soeur aînée, et son mari, mon nouveau beau-frère, sur la côte d'azur. Arrivés un jour à Antibes, je leur proposai le musée. Mon beau-frère refusa tout net. Aller voir Picasso, lui ? Jamais ! Un type qui ne sait même pas dessiner, et auxquels seuls les snobs prêtaient attention ! Ma soeur hésita, puis m'accompagna. Pendant toute la visite, je lui parlai de Guernica, du cubisme, et tentai de lui transmettre mon maigre bagage. Cela sembla l'intéresser, fortement : nous prîmes notre temps, devant chaque tableau.

Ce sont des moments délicieux, pour qui devient adulte. Jusque là, benjamine, dernière au bout de la table, ma parole n'existait tout bonnement pas. Surtout devant celle d'un homme aussi considérable que mon beau-frère, qui "avait de l'argent et une très bonne situation, et gagnés par son travail, hein", comme ma mère l'expliquait à qui voulait l'entendre... Mais là, je parlais devant une adulte, ma soeur de dix ans mon aînée, et elle semblait m'écouter avec intérêt... J'en étais proprement exaltée...

Mais mon exaltation retomba promptement. Au sortir du musée, mon beau-frère, furieux de nous avoir attendues, ne supportant pas la mine radieuse que je devais afficher, nous tomba dessus. Je tentai une plaisanterie : vlan ! Il me gifla à toute volée, me traitant d'insolente... Et Picasso, pour faire bonne mesure, d' escroc pour gogos.

Ma soeur était bien embêtée. C'était son mari, et c'est par générosité, pour soulager ma mère qui ne me supportait plus, que le couple m'avait offert ces vacances.

Nous ne parlâmes plus jamais de Picasso ensemble.

Mais autant vous dire que, trente ans plus tard, mes joues cuisent encore sous la gifle "fraternelle". D'accord, j'étais une petite peste qui s'y croyait, mais pourtant... Mon crime était-il si grand ?

Et je crois bien que c'est pour atténuer le feu de cette cuisson que je vous parle, chers visiteurs, de Marcel Proust et de la recherche... Parce qu'ici, nom de dieu, personne ne viendra me fiche une baffe !

Clopine

Posté par ClopineT à 14:04 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [7] - Permalien [#]

08 mai 2008

J'ai fait un rêve (chapitre 6, peut-être)

C'est tout moi. Je m'embarque pour un petit tour à louvoyer près des côtes, avec une petite barque, une yole, une planche à voile à peine améliorée, et je me retrouve à cingler vers la pleine mer et les hauts-fonds, vent derrière, poussée terrib", force combien ? Je ne sais même pas compter jusque là c'est dire. Tout pour faire naufrage...

La nuit dernière, j'ai fait un rêve. Et devinez ? C'était le Narrateur de la Recherche qui était venu s'asseoir au pied de mon lit, familièrement, comme la maîtresse de Proust lui rend visite dans sa chambre-cloître.

Non content de vampiriser mon blog, voilà Marcel qui envahit mes nuits ! Ou, plus précisément, son Narrateur.

Comment savais-je que c'était lui, et non pas Marcel ? Il avait l'exacte apparence des deux plus célèbres des (rares) photos de Proust connues. Celles où, de ses paupières tombantes, de son regard bistre, Marcel fixe, comme un python cherchant à hypnotiser sa future proie, le photographe.

Tenez, celle-là :
proust

avec le costume et la pose de celle-ci :
marcel_proust

Evidemment, avoir ceci posé au bout de son lit, cela surprend... Mais j'ai su instantanément que c'était le Narrateur, et non Marcel : parce qu'il m'a adressé la parole.

Or, il me semblait évident que Marcel Proust ne pouvait pas, ne pouvait plus me parler. Ni me regarder, d'ailleurs, moi ou quiconque, et ce depuis belle lurette : 1922 exactement. Donc, c'était son Narrateur qui, introduit nuitamment, venait me faire la causette. Rassurante logique léthale, qui me permit de tenir une petite conversation. Ou plutôt de subir une sorte d'engueulade, que je transcris tant bien que mal ici :

"C'était bien beau de faire la différence entre le créateur et sa créature, comme dans mon billet d'hier. Ce n'était pas non plus bien malin de deviner que, de tous les personnages de la Recherche, le Narrateur était le plus proche, le double le plus ressemblant de l'auteur. Mais le Narrateur, et ça j'avais omis de le dire, était chargé de deux missions principales : Il RACONTAIT, d'une part, et il VOYAIT, d'autre part... Et ça, n'est-ce pas, on oublie trop souvent de le dire..."

Bon, si vous voulez savoir à quoi ressemble la voix du Narrateur de la Recherche, eh bien, au risque d'agacer certains qui n'aiment pas ce monsieur, je dois dire que le timbre et le phrasé de Frédéric Mitterrand lui doivent beaucoup. Avec en plus, un peu du "mouillé", de l'afflux de salive dans la bouche, d'un Claude-Jean Philippe ou d'un Hector Olback... Il faut dire que, pour ma part, ces trois voix-là me plaisent bien. Le Narrateur a en plus un souffle un peu court, une tendance à tomber sur les fins de phrase, comme le présentateur de la Dernière Séance à la télé, après la Ronde des Baisers... Vous voyez ?

Je me suis réveillée en sueur, avec une sorte d'obligation morale à remplir. Oui, le Narrateur de la Recherche est un bavard impénitent, un Prince de l'introspection, un Coupeur de cheveux en quatre. Et oui, il est de la catégorie des Voyeurs, des voyeurs complets veux-je dire : il photographie les instants comme un Doisneau, il contemple les autres comme un entomologiste observe, comme Jean-Henri Fabre quoi, qui étudiait l'insecte non épinglé sur une planche, mais vivant dans son milieu, et enfin il MATE comme un pervers pépère. A trois reprises, dans la Recherche, le Narrateur va être témoin de scènes secrètes, perverses, sexuelles, qui vont changer son opinion sur le monde. A chaque fois, c'est planqué, comme un voyeur penché vers le trou de la serrure d'une porte fermée, qu'il va regarder, sans d'ailleurs forcément comprendre tout de suite ce qu'il a sous les yeux... Ah ! Freud serait là, il te vous pondrait tout de suite une note en bas de page, au chapitre "la scène primitive dans l'imaginaire masculin". En tout cas, les "scènes primitives" du Narrateur ont une importance capitale, dans la Recherche. Puisque c'est par elles que le Sexe arrive...

Le Narrateur n'est reparti de ma chambre à coucher qu'après avoir eu l'assurance que j'allais raconter tout cela. IL trouvait mon portrait d'hier bien trop lisse, bien trop vertueux, voire un peu gnangnan. Or, les instructions de Marcel, son maître, avaient été formelles. La Recherche du Temps Perdu devait être le premier livre à appeler un chat, une chatte. Le premier livre où l'irruption de la sexualité allait permettre de nommer ce qui, jusque là n'était que suggéré. Parfois fortement, comme dans Balzac où de drôles de couples s'agitent devant nous, comme Vautrin protégeant Rubempré. Mais jamais DIT. Or, c'est le Narrateur qui va parler des habitants de Sodome et Gomohrre, PRECISEMENT. Comme c'est lui qui, malgré des déclarations fleurant bon l'antisémitisme (le portrait de son camarade Bloch, la scène du manteau de vigogne dans le restaurant où le Narrateur déclare qu'il n'est pas très content d'être face à la porte "réservée aux hébreux", le reniflement de son grand'père quand il sentait "du juif dans l'air" et se mettait à chanter "Halte- là, halte-là, halte-là ") , agitera enfin les tenants et les aboutissants de la question juive, jusques et y compris le grand basculement : l'affaire Dreyfus.

Certes, il ne sera pas tout seul dans l'affaire, mais puissamment aidé par les autres personnages de la Recherche, qui auront, chacun d'entre eux et tour à tour, comme à confesse, à se démêler de ces questions-là. Et d'abord le second par ordre d'apparition, encore un frère de Marcel celui-là, mais un "frère aîné" à la façon banlieue fin vingtième siècle : j'ai nommé Charles Swann. Oui, oui, celui du Côté de chez Dave...

Et me voici maintenant bien embêtée. J'ai prévu de tirer le portrait des grands protagonistes, et de quelques petits, de la Recherche. Swann, bien sûr, les Guermantes et Robert de Saint-Loup, les Verdurin avec leur petit clan, le Gros Charlus et son Morel, Legrandin, Bloch, Albertine et Odette, Vinteuil, Elstir et Bergotte, ou encore Madame de Villeparisis et Norpois, son inénarrable amant, avant de reprendre le fil de mon récit et d'enfin révéler le Secret de la Recherche...

Mais mon blog est bien petit pour contenir tout ce monde-là, et puis, j'ai un peu peur de lasser. Je ne suis pas sure de pouvoir continuer à capter l'intérêt des lecteurs (merveilleux), des visiteurs (bienvenus) de ce blog, parce que, outre ma maladresse, le format du blog n'est pas adapté à une écriture suivie, et non éphémère. Et puis tout le temps que je passe à parler de Marcel, je ne le consacre pas à décrire benoîtement mon quotidien, n'est-ce pas. Or, celui-ci vaut largement le coup. Par exemple, nous attendons avec impatience la délivrance de Quenotte de la Brande, notre Grande Noire du Berry. Et je défie quiconque de trouver quelque chose de plus beau qu'un ânon s'ébattant dans un pré normand, clouté de boutons d'or et floconné de pissenlits..

IL faudrait que j'écrive ailleurs, que je garde pour moi mes feuilles, que je livre le tout d'un bloc, comme on donne un gros cadeau surprise. Mais il m'est plus facile de venir ici, chaque jour, et de me servir de cet endroit comme d'un cahier de brouillon...

Bon, je vais devoir prendre une décision. J'y réfléchirai ce soir, vers Yport, avec la mer en face, les prés verts et gras derrière, un plateau de fruits de mer devant moi et le muscadet frais, sec et lavé comme une pierre d'estran entre deux marées, dans mon verre bleuté...

à demain

Clopine

Posté par ClopineT à 15:34 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [5] - Permalien [#]
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